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Journal "Le Monde", vendredi 31 mars 2000, de Florence Noiville
<< Qui se cache derrière le petit bonhomme à la tignasse noire ? Qui se cache derrière cet apprenti magicien qui ensorcelle petits et grands ? Une femme discrète : Joanne K. Rowling, et un conte de fées en forme de phénomène éditorial Tout le monde connaît Harry Potter. A onze ans, il a déjà fait la " une " de Time Magazine, à côté de Jeff Bezos et de Jean Paul II. Oui, le jeune Harry est une star internationale. A l'instar d'un Yehudi Menuhin donnant ses premiers concerts, l'enfant prodige captive les foules. Il magnétise, il envoûte. En trente mois, cet apprenti magicien a déjà ensorcelé... trente millions d'acheteurs ! Trente millions d'exemplaires vendus en moins de trois ans : le phénomène éditorial s'est quasiment mué en fait de société. Enfoncés les Stephen King, les Mary Higgins Clark ! Potter monopolise les hit-parades des meilleures ventes. Il enflamme les adultes autant que les enfants. Il rafle tous les prix (42 au total). Il est traduit en 35 langues et présent quasiment partout : en Grande-Bretagne où il est né en 1997 ; aux Etats-Unis où il a occupé les trois premières places des best-sellers du New York Times pendant 100 semaines ; mais aussi en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, et jusqu'en Croatie ou en Corée. Sans oublier la France où, lancé par Gallimard en 1998, il flirte déjà avec le demi-million d'exemplaires vendus... Aujourd'hui, il faut vraiment être un " Moldu ", un de ces lourdauds qui n'entendent rien à la magie et détestent tout ce qui a trait à l'imagination, pour n'avoir pas eu vent de lui. Avec sa tignasse noire, ses yeux verts et ses lunettes rondes rafistolées au papier collant - à cause des coups de poing de son détestable cousin Dudley -, avec la mystérieuse cicatrice en forme d'éclair qu'il porte au front, Harry Potter, comme Minerve de celui de Jupiter, est sorti tout armé du cerveau de sa créatrice, Joanne K. Rowling. En seulement trois livres - Harry Potter à l'école des sorciers, Harry Potter et la chambre des secrets et Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban (Folio Junior, 1998 et 1999. Voir " Le Monde des livres " du 29 janvier 1999 et " Le Monde des poches " du 2 juillet 1999) -, cet orphelin élevé, comme il se doit, par un oncle et une tante exécrables, aura intégré Poudlard, une grande école de sorcellerie, volé sur des balais, excellé au Quidditch, une variante magique du cricket, combattu les Trolls et les Détraqueurs, en compagnie de ses amis Ron et Hermione, et fait prendre conscience au lecteur du caractère exceptionnel de son destin. Il aura aussi déchaîné les passions. Celle des internautes qui " potterisent " fiévreusement sur le Web. Celle des intégristes de Californie du Sud qui tentent de le faire interdire pour incitation à la magie. Celle de ses " fans " qui s'étripent lors de signatures et arborent sur le front un tatouage de sa cicatrice. Ou encore celle d'une Américaine, Nancy Stouffer, qui l'attaque notamment pour pillage du mot " muggle " ( " moldu ") - ce mot extraordinaire dont les lexicographes eux-mêmes ne connaissent pas bien le sens. En 2001, la Warner fera de lui le héros d'un film avec merchandising et grande offensive commerciale. Plus personne alors n'aura la moindre excuse. Oui, tout le monde connaît Harry Potter. Mais Joanne Kathleen alias J. K. Rowling, son inventrice, qui est-elle donc ? Sans aucun doute l'un des auteurs les plus secrets d'Angleterre. En France, seul Libération lui a, en novembre, extorqué quelques phrases, par courrier électronique. Moins accessible encore qu'un John Le Carré, la jeune femme refuse toutes les interviews et s'abrite derrière une légende aux allures de conte de fées. Lorsqu'elle se lance dans Harry Potter, au début des années 90, J. K. Rowling, née en 1965, est une mère célibataire. Elle vit à Edimbourg, sans ressource, dans un appartement glacial. Dans la journée, elle promène son bébé en poussette, et, quand la fillette s'endort, elle se réfugie au café pour noircir des feuillets. Enfin, elle décroche une bourse du Scottish Arts Council, et trouve dans l'annuaire le numéro de son futur agent, Christopher Little. Mais nombre d'éditeurs, qui s'en mordent aujourd'hui les doigts, refusent son manuscrit. En 1997, l'anglais Bloomsbury le publie enfin. Et bientôt l'américain Scholastic, connu en fiction pour étonner le monde avec ses succès phénoménaux, de Chair de poule au Club des baby-sitters. Gallimard fait preuve du même flair sur les conseils de son éditrice Christine Baker. Le destin se retourne alors. Le charme opère, les ventes s'envolent. JKR-Cendrillon rejoint le peloton des grandes fortunes britanniques... Telle est la légende de J. K. Rowling. Un mythe qui suscite tant de curiosité que l'intéressée a fini par céder. C'était entendu, elle allait parler à la presse. Pas chez elle, à Edimbourg. Pas en tête à tête, tant s'en faut. Mais lors d'une conférence organisée à Londres avec son agent et ouverte à une quarantaine de journalistes du monde entier. Trois questions pour chacun. Une heure et trente minutes, pas une de plus. Une seule télévision autorisée. Et une séance photo pour clore le tout : du rarement vu dans l'édition ! Cela se passait lundi 27 mars à la British Library, un endroit bien choisi, à deux pas de King's Cross, là où Harry embarque dans le Poudlard Express, sur le quai 9 3/4, invisible aux " Moldus ". En ce moment, la bibliothèque propose d'ailleurs une exposition intitulée Chapter and Verse, mille ans de littérature anglaise. Au chapitre " imagination ", c'est J. K. Rowling qui, tel un classique vivant, clôt la chronologie, dans le sillage de Jonathan Swift, Mervyn Peake, Lewis Carroll et JRR Tolkien. Mais cela n'est pas de nature à entamer sa modestie. Blonde et tout de noir vêtue, Joanne K. Rowling dit et redit, posément, combien " tout ce qui se passe " lui semble " déconcertant ". Elle, qui s'était toujours imaginée écrire pour une poignée d'amateurs et pensait " qu'être publiée était déjà vraiment bien ", s'étonne la première que son univers si typiquement britannique - ce collège notamment, avec ses compartiments sociaux bien étanches, ses codes et ses castes qui sont la reproduction de la société anglaise - puisse faire rire les lecteurs, aux mêmes endroits, de la Floride à l'Estonie. Elle évoque sa " compulsion " à écrire, depuis l'âge de six ans, son enfance boulimique de lectures et sa mère qui ne lui en interdisait aucune. Elle parle de ses coups de coeur précoces, C. S. Lewis et Jane Austen, et aussi du " génie absolu " qu'est pour elle Roddy Doyle. Elle confirme qu'elle écrit toujours dans les cafés d'Edimbourg, mais en change sans cesse désormais pour semer les importuns. D'où lui vient l'inspiration ? Sans doute d'un " déséquilibre chimique " du côté des neurones. Elle naît en tout cas sans effort : " Tout ce que j'écris vient de ma mémoire d'enfant. Je me rappelle extraordinairement clairement ce que c'est que d'avoir onze ans. Je n'ai besoin d'aucune recherche. " Harry Potter, c'est un peu elle. Elle pense à travers lui, elle le " voit " et considère comme une " mission " de " l'amener là où il doit arriver, à la fin du dernier tome ". " Harry Potter est un énorme projet, un roman colossal que j'ai découpé en sept livres " - et qui s'arrêtera lorsque, à dix-sept ans, il quittera le collège. Ensuite ? " Je ne sais pas. Ecrire spécifiquement pour les adultes, pourquoi pas. Mais si je suis connue toute ma vie comme auteur pour enfants, je ne considérerai pas cela comme secondaire. " Pour autant, J. K. Rowling se dit incapable de " théoriser " sur ses livres. Et le nœud du mystère subsiste : pourquoi la folie Potter ? Il faut sans doute interroger ses fans pour s'en faire une idée. Axel, douze ans, qui a avalé en boucle les trois premiers livres (900 pages au moins) et rêve d'un " Eclair de feu ", le " meilleur balai imaginable pour un sorcier ", suggère une piste : " Le plus drôle, c'est de voir comment un petit garçon qui ne connaît rien à la magie est projeté dans ce monde et se débrouille comme il peut entre l'univers des sorciers et celui des gens normaux. Entre ses amis qui sont vraiment ses amis et ses ennemis qui font tout ce qu'ils peuvent pour le sacquer ". L'imaginaire de Rowling, en effet, est un monde clivé où l'affrontement entre Harry et Voldemort, le puissant nécromancien qui a tué ses parents, recoupe l'éternel combat du Bien et du Mal. " On y retrouve tous les archétypes du fantastique, note l'universitaire Jean Perrot. La magie sert à mettre à distance les fantasmes, à jouer avec le moi, à l'investir d'une puissance susceptible de vaincre les angoisses ou de les mettre à distance. " C'est aussi la théorie de Jean-François Ménard. L'excellent traducteur de Rowling ainsi que de Roald Dahl ( Le Bon Gros Géant) est lui-même romancier pour la jeunesse et spécialiste ès sorcellerie. " Ce sont des livres qui au-delà de leur caractère divertissant révèlent une profonde angoisse, note Jean-François Ménard. Harry est perpétuellement en proie à la peur : école, environnement instable, beaux-parents hostiles, incertitudes des origines... Il est une métaphore, magistrale et universelle, de la situation des enfants aujourd'hui. Ajoutez à cela une grande finesse psychologique, une grande variété d'émotions, allant de la joie à la panique, et vous obtenez quelque-chose de très intense. " Intense. Quelque chose de ce genre se dégage de J. K. Rowling. Ses silences mêmes sont denses, ses timidités, ses regards. Son air ennuyé du début a laissé place aux demi-confidences. Elle confirme que les Détraqueurs du volume trois, ceux dont la présence annihile tout désir et toute envie, sont bien une réminiscence d'une dépression qu'elle a vécue avant son aventure éditoriale. Mais c'est surtout lorsqu'elle évoque ses personnages - ces êtres en trois dimensions qui, miracle, se sont mis à vivre dans tant d'autres têtes que la sienne - qu'elle jubile vraiment. A la question fatidique, " Que se passe-t-il dans le quatrième volume " ?, elle brûle de répondre, mais s'autocensure : " Trop d'enfants sont aux aguets. " Certains sont même entrés chez elle, pour fouiller ses papiers. " Disons qu'on y verra la finale de la coupe du monde de Quidditch. Et surtout, il y aura des morts. " " Pourvu que ce ne soit pas Ron ", supplie sur Internet un garçonnet du Nebraska. Sur les " Harry Potter Chat ", les forums de discussions, on se perd en conjectures. Sans compter qu'Harry doit aussi tomber amoureux dans ce nouvel opus. De qui ? Jean-François Ménard a son idée : " Peut-être la jeune fille au nom asiatique qui croise son regard dans Le Prisonnier d'Azkaban ? " Axel proteste au nom de la morale : " Ce ne serait pas très bien pour la soeur de Ron qui est amoureuse d'Harry. On ne voit pas ce qu'elle deviendrait s'il en aime une autre. " La seule certitude, c'est que le livre, dont le titre est gardé secret, sortira le 8 juillet en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Simultanément cette fois, pour éviter que tous les Américains ne se ruent sur Amazon pour commander l'édition anglaise. Le 8 juillet, c'est la date des vacances dans les boarding schools. Ensuite, pour les petits Français, s'ajoutera le temps de la traduction. Axel soupire : " Ça fait long à attendre " . >>
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