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Journal "Libération"
<< Uniforme : 3 robes de travail (noires), modèle normal ; 1 chapeau pointu (noir).
Fournitures : 1 baguette magique ; 1 chaudron (modèle standard en étain, taille 2) ; 1 boîte de fioles en verre ou cristal.
Les élèves peuvent également apporter un hibou OU un chat OU un crapaud.
IL EST RAPPELÉ AUX PARENTS QUE LES ÉLÈVES DE PREMIÈRE ANNÉE NE SONT PAS AUTORISÉS À POSSÉDER LEUR PROPRE BALAI >>
A Poudlard (école de sorcellerie fondée en l'an 1000, pensionnaires uniquement), on ne rigole pas avec le règlement; l'orphelin Harry Potter va s'en apercevoir. Mais à 11 ans, il a d'autres chats à fouetter. Un oncle qui le maltraite, Drago Malefoy, le caïd de l'école, qui lui cherche des crosses, et surtout le terrifiant lord Voldemort qui le poursuit de sa haine. En montant dans le Poudlard Express (quai 9 3/4, gare de King's Cross) avec Harry, l'apprenti-sorcier, les jeunes lecteurs vont connaître la solitude, découvrir l'amitié et combattre le mal. Classique. Sauf que la suite n'a rien de classique. Le destin des aventures de Harry Potter (trois volumes publiés, quatre à venir) n'a rien à voir avec l'accueil habituel (écoliers enthousiastes/parents satisfaits/bibliothécaires radieux) des succès de littérature pour la jeunesse. Avec Harry, l'auteur des livres Joanne K. Rowling, une Britannique de 34 ans a elle aussi basculé dans un autre monde : celui de la célébrité planétaire, des fans hystériques, du sommet des listes de best-sellers et de grandes fortunes. En dix-huit mois, ses livres ont été traduits en 27 langues et vendus à 19 millions d'exemplaires dans 130 pays (13 millions aux Etats-Unis, 3 en Grande-Bretagne, 250 000 en France). Même les grandes personnes lisent Harry Potter. Et pour celles qui n'osent pas encore le faire en public, les éditeurs américains, anglais et maintenant français l'ont publié dans une deuxième collection, avec couverture et format plus "adultes". A ce niveau-là, ce n'est plus un succès d'édition, mais un envoûtement universel. Les trois livres ont reçu quelques dizaines de prix littéraires, Joanne Rowling vient d'être élue femme de l'année (aux côtés de l'actrice Jennifer Lopez et de l'astronaute Eileen Collins) par le magazine Glamour et classée troisième au hit-parade des grandes fortunes britanniques. Provisoirement. L'an prochain, il faudra ajouter les royalties du film (produit par la Warner, il devrait être réalisé par Spielberg) et du merchandising (costumes, figurines, autocollants). Celle que les journaux américains décrivent comme une mère célibataire au chômage qui se réfugiait dans les cafés pour écrire au chaud, vit maintenant normalement et confortablement à d'Edimbourg. Mais ce qui se passe autour d'elle n'a rien de confortable ni même de normal. Sa tournée de promotion aux Etats-Unis a été une folie à la Madonna. On a vu des classes désertées, des enfants en pleurs et des parents hurlant. Un libraire du New Jersey a été mordu par un père frustré de n'avoir pu approcher l'auteur, et les chrétiens de Caroline du Sud ont demandé l'interdiction du troisième volume pour apologie "de la haine et des sciences occultes". La cause de ce ramdam? Une histoire qui se passe dans le monde enchanté de sorciers très britanniques, une histoire où on rit beaucoup, mais où les méchants sont vraiment méchants et où on a vraiment peur. Il y a de la solitude et de l'amitié, des trahisons et des sacrifices, des choix moraux ("Ce sont nos choix, Harry, qui montrent ce que nous sommes vraiment, bien plus que nos aptitudes"), et la lutte du Bien et du Mal (pour le moment, le Bien triomphe, mais de justesse). Le héros, Harry, est un orphelin au destin tragique, désigné à la naissance pour accomplir de grandes choses. En attendant, il va à l'école, sèche les cours d'arithmancie, essaie d'éviter son mesquin et apoplectique oncle Vernon et son immonde cousin Dudley (Dudlinouchet pour sa maman), sans tomber sur Mimi Geignarde, un fantôme en plein âge ingrat qui passe son temps à se plaindre ("J'aimerais bien qu'on arrête de parler de moi derrière mon dos. Même si je suis morte, j'ai encore une sensibilité") et à se presser les boutons dans les toilettes des filles. Pour le reste, la vie du pensionnat suit son cours. On y enseigne le dressage d'hippogriffes récalcitrants et le touillage de potions rétrécissantes, on y reçoit des beuglantes (lettres d'engueulade reconnaissables à leur enveloppe rouge, et qui se mettent à hurler dès qu'on les ouvre), on y joue au quidditch (une sorte de cricket aux règles diaboliques) sur un balai volant. Tous les élèves de première année, surtout les garçons, rêvent de remplacer les vieux balais d'entraînement de l'école par un Nimbus 2000 ou, encore mieux, un Eclair de Feu (accélération de 0 à 240 km/h en 10 secondes) et en classe, on mâchonne des gommes de limaces, des chocogrenouilles et des dragées de Bertie Crochue (goût foie, tripes ou chou de Bruxelles). Tout les attributs de ce monde bizarre -jusqu'à la devise du collège: "Drago Dormiens Nunquam Titillandus" (1) et aux mots croisés de la Gazette des Sorciers, étaient dans la tête de Joanne Rowling, et dans ses fiches, bien avant d'apparaître dans ses livres. Quand, en 1995, elle a envoyé le manuscrit du premier volume à son agent Christopher Little, elle avait déjà fait le plan des six autres et écrit le dernier chapitre du dernier volume "pour savoir où j'allais". Pour le reste, elle n'était pas très sûre de savoir où elle allait. Après des études de français et de lettres classiques à l'université d'Exeter, un travail à Amnesty International et un poste de prof à Paris pendant un an, elle était partie au Portugal, avait épousé un journaliste, donné le jour à une petite fille appelée Jessica (en hommage à Jessica Mitford, journaliste anglo-américaine et communiste, engagée dans la guerre d'Espagne à 19 ans), divorcé et atterri à Edimbourg où vit sa sœur Di. C'était en 1994, une semaine à peine avant le fameux discours de John Major sur les mères célibataires, causes de tous les maux de la société. Pas de boulot, pas de projet. "C'est dégradant de ne pas avoir d'argent. Vous perdez tout amour-propre" (2). Une période noire, une dépression, dont elle s'est souvenue en inventant les Détraqueurs, ces créatures d'épouvante qui détruisent jusqu'au souvenir du bonheur et dont le baiser glacé vous anéantit l'âme. "Le dos au mur, je me suis dis que c'était le moment de finir Harry Potter". Son appartement est glacial. Elle promène sa fille de 5 mois en poussette et, dès qu'elle la voit s'endormir, se précipite dans un café pour écrire. L'épisode a beaucoup fait pour son image de mère célibataire qui a touché le jackpot. "C'est horrible d'être définie par le moment le plus triste de son existence". Il prend fin quand son roman est acheté par l'éditeur anglais Bloomsbury, après avoir été refusé par Orion, Penguin et HarperCollins. Dès sa publication en 1997, Harry Potter à l'école des sorciers est un succès. Mais la folie ne démarre que quelques mois plus tard, lorsque le livre arrive sur le continent américain. Les raisons de cet accueil délirant ? Que l'histoire soit drôle et effrayante, avec un héros courageux, loyal et bon en sport, ne suffit pas à tout expliquer. Il y sans doute aussi un "effet série". Comme on le sait depuis Alexandre Dumas et Star Wars, c'est une manière radicale de créer chez le lecteur (ou le spectateur) simultanément le plaisir et le manque, autrement dit l'addiction. Un manque encore renforcé ici par l'anticipation de la fin. Comme on dit en maths, Harry Potter est une série finie, limitée. Il y a aura sept volumes, pas un de plus. L'histoire se terminera lorsque Harry aura atteint 18 ans et qu'il quittera le collège. Ce qui annonce aussi que, à la différence d'autres héros de séries, Harry ne restera pas pétrifié dans la préadolescence. "Il n'y a rien de moins attirant que les gens qui ne grandissent pas. D'ailleurs, je déteste Peter Pan", a déclaré Joanne Rowling. Contrairement à d'autres écrivains pour la jeunesse, surtout les hommes, assure-t-elle, elle n'a aucune nostalgie pour l'enfance. Ni celle des autres, ni la sienne. Enfant "bûcheuse, prétentieuse et très angoissée", elle ne s'est un peu détendue qu'à 16 ans, "en découvrant le maquillage". Aujourd'hui, Joanne Rowling habite une maison avec trois chambres et un jardin. Mais, pendant que Jessica est à l'école, elle continue à s'installer dans les cafés pour écrire. >>
(1) On ne chatouille pas un dragon qui dort".
(2) Telegraph Magazine
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