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Journal " Le Monde ", vendredi 31 mars 2000
La Pottermania frappe les adultes !
<< Il y a beaucoup d'aspects improbables dans le phénomène Harry Potter. Qui aurait pu croire, par exemple, qu'il réconcilierait avec la lecture autant d'enfants - surtout des garçons - qui, au bout de 300 pages, jubilent et en redemandent ? Qui aurait pu croire que les chaudrons et les baguettes magiques pouvaient être encore " efficaces " au temps de la PlayStation et du cyberespace ? Mais le plus étonnant, c'est peut-être que beaucoup d'adultes " marchent " aussi. Apercevant cet engouement, les éditeurs anglais et américain de Rowling ont très vite sorti une édition à couverture plus " sobre ", évitant ainsi aux grandes personnes l'embarras de devoir cacher leur héros sous les cours de la Bourse. Gallimard a fait de même (60 000 exemplaires adultes vendus en cinq mois). Quant à J. K. Rowling, elle dit avoir écrit ses romans " pour elle ", sans penser à un public précis. Mais elle raconte son étonnement, en Allemagne, au cours d'une signature d'ouvrages parus en collection jeunesse, lorsque, demandant aux adultes " A qui dois-je dédicacer le livre ? ", ceux-ci répondaient " Mais à moi ". Dans un article de la New York Review of Books (1), Alison Lurie tente d'éclairer ce phénomène. " Dans les pays de langue anglaise, depuis la fin du XVIIIe siècle, poètes, philosophes et éducateurs soutiennent qu'il y a quelque chose (...) d'unique dans l'enfance. " " Parce que celle-ci est considérée comme une condition supérieure, beaucoup d'Anglais et d'Américains ont du mal à l'abandonner. " Cette idéalisation romantique explique que les classiques pour la jeunesse, souvent anglais ou américains, prennent le parti des enfants contre celui des adultes. " Ces livres, écrit-elle, sont, dans le sens le plus profond du terme, subversifs. " Les Latins, eux, sont sensibles à l'humour. " C'est sans doute pour cela que Harry Potter marche mieux que Les Royaumes du Nord, cette formidable trilogie de Philip Pullman ", note Nathalie Carter, scénariste et lectrice enthousiaste de J. K. Rowling. " Il y a là une façon très matter of fact de traiter le merveilleux, de l'accepter. Harry Potter , c'est cette légèreté-là. Un peu comme Peter Pan. " Pour la romancière Eve de Castro, " Harry Potter réunit d'une manière à peu près unique deux univers très populaires en Grande-Bretagne : celui de la littérature enfantine et celui de la littérature de collège " - les school novels, qui remontent à Kipling. Plus généralement, " il procure le même dépaysement qu'Alice. C'est un miroir derrière lequel l'univers de la sorcellerie devient aussi vrai et tangible que le monde réel, avec ses règles et sa logique. Entre fanatiques, on joue à des petits quiz, dans la rue ou la salle d'attente du médecin. On se demande : "Quel est le nom des Animagus avant leur transformation ?" C'est comme si vous discutiez avec des inconditionnels de Balzac. Ils vous parlent de La Comédie humaine comme si c'était un vrai monde. Et les familiers de ce monde deviennent familiers entre eux. C'est le formidable cadeau que fait J. K. Rowling à ses lecteurs. " >>
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